Dans le cadre de notre exposition temporaire "Tirailleurs sénégalais : un enjeu de mémoire", des élèves de la spécialité HGGSP du lycée Déodat de Séverac de Céret ont rédigé des lettres posthumes adressées aux tirailleurs africains passés par le camp de Rivesaltes.
Découvrez-les ci-dessous.
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Diarra DAOUDA
J’admire,
J’admire et je souhaite t’exprimer mon plus grand respect pour le courage dont tu as fait preuve pendant la Seconde Guerre mondiale, en tant que tirailleur africain et fier Malien.
Mobilisé en 1939, tu as quitté ton pays pour défendre une patrie lointaine, sans savoir ce que l’avenir te réservait. Envoyé en Europe tu as affronté la guerre, la peur et l’éloignement. Prisonnier, tu as connu le travail forcé, la faim et des conditions de vie horribles. Malgré ces épreuves, tu as gardé ta dignité et ta force intérieure.
Ton retour en Afrique n’a pas marqué la fin des difficultés. Comme beaucoup d’anciens tirailleurs, tu as dû reprendre une vie simple, travailler pour subvenir à tes besoins et faire face aux injustices liées aux pensions et à la reconnaissance de ton engagement. Pourtant, tu n’as jamais arrêté de raconter ton histoire dans ton village.
Ton parcours ne représente pas seulement ta propre histoire il symbolise celui de milliers de soldats africains qui ont combattu loin de chez eux et dont la mémoire a été oubliée. Ton témoignage est précieux, car il rappelle que la liberté et la paix ont un prix, payé par des hommes courageux comme toi.
Tu es un homme de mémoire, de dignité et de courage. À travers cette lettre, je souhaite rendre hommage à ton engagement, ton vécu, et ainsi perpétuer ta mémoire.
Reçois, Diarra Daouda, l’expression de mon profond respect.
Cloé TAVAREZ

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Aliou KAMARA
Destiné à être cultivateur, on t’a enlevé le râteau des mains pour y mettre une arme. Quitter sa famille pour aider, se battre et répondre à un pays qui ne fait pas attention à toi, ne prend pas soin de toi et ne t’a pas aidé quand tu en avais besoin : cela est inimaginable, mais réel.
Commandé, envoyé d’un endroit à l’autre, ton avis, on ne te l’a pas demandé, on te l’a volé.
Être missionné pour défendre un pays qui ne te considère même pas comme l’un des siens est barbare, honteux et outrageant.
De Marseille à Ajaccio, en passant par Oran, tu étais condamné à obéir, à suivre. Alors oui, tu as voyagé, mais quel voyage ?
La France est réputée pour être le pays des Droits de l’Homme, mais on perçoit que ce n’est pas réellement le cas, comme s’il fallait lire les conditions, les exceptions.
Les Français sont directement rémunérés, et toi, qu’en est-il de tes conditions ? As-tu rempli tous les papiers et les as-tu apportés au bon endroit pour récupérer ce qui t’est dû ? Car ce temps passé est irremplaçable.
Dans l’armée, on remplace des noms ,c’est-à-dire des hommes, des vies humaines par des chiffres et des lettres, mais cela ne t’a pas changé.
Ce travail forcé ne t’a pourtant pas enlevé ce sourire, cette prestance qui te caractérise, toi, Aliou Kamara.
Grâce à toi et à d’autres tirailleurs africains, la vie de nombreuses personnes a été épargnée.
Pour cela, il est difficile de trouver les mots justes pour vous remercier.
Mélina ZIANI

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Dio TOLI
Honte.
Honte à ceux qui ont oublié ta mémoire, à ceux qui ont laissé le silence recouvrir le courage d'un homme arraché à sa jeunesse et à sa terre natale, et qui a combattu pour un pays qui n'était pas le sien. Dio Toli, fils de Dramane et de Zissia, tu as grandi sans tes parents, élevé par la main du chef de canton. La vie t'a imposé un destin que tu n'avais pas choisi. Envoyé prévenir les villages du recrutement, tu es devenu celui que l'on a pris. Ton nom, Dio Toli, a été remplacé par un autre, Zerbo Omar, comme si l'on pouvait effacer ton identité pour mieux t'utiliser. Tu n'avais rien demandé. Tu n'avais pas choisi l'armée, ni la guerre. Et pourtant, tu as avancé. Parce que tu comprenais le français, parce que tu parlais plusieurs langues, parce que ton intelligence et ta présence servaient. Interprète malgré toi, soldat malgré toi, tu as quitté ta terre, traversé la mer, combattu loin de chez toi, dans une guerre dont tu ne connaissais ni les règles ni le sens. Tu as connu la violence, la peur, la blessure. Touché par une grenade, puis fait prisonnier, aligné avec d'autres tirailleurs, face à une mort qui semblait inévitable. Et pourtant, ta vie a été épargnée.
Grâce à un soldat allemand, tu as survécu. Ce geste, à cet instant précis, a tout changé. Il t'a permis de vivre. Il t'a permis de raconter. Il t'a permis de transmettre. Sans cette survie, ton histoire se serait tue. Grâce à elle, elle nous est parvenue. Et aujourd'hui, c'est à mon tour de la porter.
Puis sont venues les années de captivité. Longues, dures, silencieuses. Des années loin de ta terre, loin des tiens, à avancer avec la fatigue dans le corps et les souvenirs dans l'esprit. Tu as tenu. Sans gloire, sans reconnaissance, mais avec une force que personne n'a pu briser.
Tu as combattu pour un pays qui n'était pas le tien, et ce même pays a trop longtemps oublié ta mémoire et celle de tant d'autres tirailleurs africains. Ton parcours n'est pas une exception, il est un témoignage. Celui d'hommes envoyés loin de chez eux, souvent sans choix, souvent sans retour, et trop souvent sans reconnaissance. Ta parole n'est pas un simple souvenir. Elle est une preuve. La preuve de ce que tu as vécu, de ce que tu as enduré, de ce que tant d'autres ont subi sans jamais être entendus. Ton histoire traverse le temps non pas pour glorifier la guerre, mais pour rappeler ce qu'elle a exigé de ceux que l'on a envoyé combattre loin de chez eux. Tu as survécu, et grâce à cette survie, ton histoire existe encore. Elle nous regarde aujourd'hui. Elle nous oblige à ne pas détourner les yeux, à ne pas oublier, à reconnaître enfin ce que ton courage représente. En te rendant hommage, ce n'est pas seulement ton nom que l'on honore, mais celui de tous ceux qui ont combattu sans reconnaissance. Et tant que ton parcours sera raconté ici, ta place dans l'Histoire ne pourra plus être niée.
Mon plus profond respect à toi,
Nisrin MOATAZ BOUZAIDI

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Faustin MASSALBAYE
C’est le 14 Octobre 1942 que tu as été appelé, tu as quitté ta famille, tes amis et ta terre natale Moïssala, avec honneur pour défendre une nation qui n’était pas la tienne.
C’est avec émotion que je t’écris en repensant à tes sacrifices trop longtemps oubliés.
D’abord à la batterie de DCA à Fort-Lamy puis dans le 3e groupe d’artillerie de la 1re DFL en Tunisie et tout autour de l’Italie, ton histoire s’est racontée.
Dans la guerre, le froid, loin de tes proches, tu as risqué ta vie pour le peuple français pourtant trop longtemps sans reconnaissance.
Tes décorations et médailles sont symbole de ton courage, mais ton témoignage raconte les souvenirs, l’engagement et les injustices que tu as vécu.
Tu as fait beaucoup, on t’a rendu peu, aujourd’hui cependant on honore ta mémoire et raconte ton histoire pour que chaque personne se souvienne de ton nom, et de ton regard.
Aujourd’hui je veux te dire merci, merci pour tes sacrifices et ta bravoure, tu fais parti des mémoires de la France et de l’Afrique et y resteras gravé.
Avec tout mon respect.
Romane BOUDES

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Danho BEBA,
J'estime aujourd’hui que ta mémoire mérite d’être ravivée. Et je trouve que ton histoire est bien souvent non écoutée. Ta bravoure a été bafouée et invisibilisée par l’ingratitude de nos dirigeants. Ils ont mystifié notre guerre, et l’ont orné de prouesses mais seulement les blanches.
Je dois maintenant rétablir la vérité. Tu as assez enduré, sans aucune reconnaissance, gratitude ou récompense.
Tout ce que tu as récupéré c’est ton nom de prisonnier écorché, et ta personne assimilé à un matricule : le numéro 5 177. On a déshumanisé ton identité sans même t’en accorder une, méritante, comme celle d’un guerrier Français. Aujourd’hui Danho, j’honore ton nom, ta personne, ton courage et ta nationalité.
Car, bien qu’Ivoirien de naissance, tu fêteras la Prise de la Bastille jusqu’à ta mort. En leur présentant, aux faux aveugles, la partie de toi, que tu as offerte à ce pays.
Une captivité, un rapatriement, un “radié des effectifs”, ce fut là le seul soutien que tu as reçu. Mais tu es resté loyal et tu n’as jamais pu oublier tes souvenirs et tes amis décédés, même les français, que tu appelles “blancs” , ironique car on le sait bien, la France ne l’a pas été totalement.
A la guerre comme à la guerre dit-on mais celle-là n'aurait pas dû être la tienne. Célébrons ensemble cette fête, car la Bastille est bien la nôtre.
Plus jamais nous n’oublierons les exploits et les sacrifices de toi et toutes les forces rouges, vous, les exploités d’une nation. C’est finalement la fin de votre anonymat.
Tardivement et encore avec difficulté nous essayons de faire renaître vos mémoires, et nous pensons maladroitement que cela apaisera les cœurs… Or les martyrs de Thiaroye ne seront jamais soulagés de leur souffrances.
Pensons à eux, morts pour, et par la France !
Aujourd’hui, bien trop tard, c’est en ta mémoire, Danho Béba et à tous les tiens que nous nous rassemblons. Plus jamais nous n’oublierons.
Tessa PAPIN RUBY

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Domboé COULIBALY
Porteur d'une mémoire oubliée,
Un homme que le courage a guidé :
Je t'écris pour que ton nom ne soit jamais perdu.
Arraché de ton village, Bandoukuy,
En ce mois de décembre 1993, si jeune encore, tu marchas.
Du Viêt Nam à l’Algérie, tu marchas, brave,
Quelques longues années, là où la guerre n'avait
Ni ta langue, ni le visage de ton pays.
Sous ta chéchia de la couleur de ta terre
Demeurait celui que la vaillance n'a jamais quittée.
Tu donnas tes années, ta force, ton honneur, à une patrie qui ne te les a jamais rendus.
De toi et tes frères combattants, je me souviens
Ton histoire m'ébranle, et ton chemin persiste aujourd'hui dans nos esprits.
Katia DAVID

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Adou TIRAN
Sacrifice.
Un mot que l’on prononce souvent sans en mesurer le poids.
Tu t’appelais Tiran Adou,
Ton nom est simple.
Il a traversé la guerre.
Le 3 août 1940, alors que le monde s’embrase, tu t’engages dans le 13 régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad.
Tu quittes ta terre pour un conflit qui ne commence pas chez toi, mais qui va pourtant t’emmener loin.
En 1941, tu pars pour la Syrie.
Puis l’Égypte.
En 1943, tu rejoins le BM15.
En août 1944, tu débarques en Provence.
Tu poses le pied sur le sol français comme un soldat parmi d’autres, mais toi, tu viens d’Afrique.
Tu te bats pour libérer un pays qui n’est pas le tien, avec la même peur, le même courage, la même volonté de tenir.
Les années passent et la guerre ne te lâche pas.
Ta vie devient une suite de départs. Toujours partir. Toujours servir.
Algérie.
Toulon.
Douala.
Saïgon.
Entre 1940 et 1949, presque dix années de combat.
Dix années où ta jeunesse disparaît derrière l’uniforme.
Tu fais partie de ces tirailleurs africains dont on parle peu, mais sans qui certaines batailles n’auraient pas été gagnées.
Et après tout cela, après les voyages, les combats, les sacrifices, que te reste-t-il ?
Chaque année, on organise une cérémonie pour se souvenir.
On dresse quelques drapeaux, on prononce des mots bien appris.
Les applaudissements claquent, brefs, presque timides.
Et tu restes là, avec un silence plus long que leurs discours.
Mais ce n’est pas vraiment pour vous, arrachés à vos terres, plutôt pour une foule rassemblée, portant chacun sa propre histoire que personne ne connaît.
Un peu d’argent offert, comme si la mémoire avait un prix.
Mais aucune somme ne rachète ce qui s’est passé là-bas. On t’aurait peut-être remis une petite médaille, brillante et légère.
Mais elle ne pèserait rien face à la lourdeur que tu as gardée en toi.
De tout cet effort, il ne reste qu’une image pour te rendre hommage.
Une image pour rappeler ton courage.
Une image pour ne pas oublier.
Et tu restes là, avec un silence plus long que leurs discours.
Kine Ka MBAYE

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Ledio KOYANA
D’abord courage,
Tu te présentes volontairement pour t’engager. On inscrit ton nom: Ledio Koyana.
Personne ne t’y oblige. Tu fais le choix. Le choix de servir sous le drapeau français.
Et te voilà intégré dans le 24e régiment de tirailleurs sénégalais.
Tu quittes ta terre, ta famille, tes repères. Tu deviens soldat d’une armée qui te promet reconnaissance, droits, avenir.
Puis vient la guerre.
Tu tiens ta place. Tu avances. Tu obéis. Tu combats. Et tu es blessé. Blessé pour la France. Ton sang s’est mêlé à celui des autres soldats. À cet instant-là, il n’y a plus de différence : il n’y a qu’un homme qui tombe pour son uniforme.
On te rapatrie.
On te renvoie chez toi. La guerre est finie. On t’avait promis une pension. On t’avait laissé croire à une reconnaissance, peut-être même à la nationalité française. On t’avait parlé d’égalité.
Mais les promesses se dissipent.
La France ne t’a pas reconnu. Toi qui as été blessé, tu dois justifier ton droit à vivre dignement. Toi qui a servi sous un drapeau qui n’est pas le tien, tu dois encore prouver ton engagement. Chaque démarche, une humiliation. Chaque refus, une blessure.
C’est là que commence l’oubli.
Tu as été blessé.
Tu as servi.
Et tu as été oublié, abandonné par un Etat qui méprise ceux qui l’ont défendu.
Aujourd’hui, ce n’est pas seulement ton histoire que l’on doit raconter. C'est celle de milliers d'hommes venus d'Afrique pour défendre une nation qui n'a jamais pleinement tenu ses promesses. C’est celle d’un soldat du 24e RTS blessé pour la France, puis renvoyé dans l’ombre.
Le courage était le tien.
La honte ne l’est pas.
Aline LE BRIS QUINTANAL

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Koni GERBO
Je vous écris à travers le temps, animée par une profonde volonté de garder vivante la mémoire de votre engagement. Votre histoire m’est parvenue par la parole de votre fils.
Votre nom, Koni Gerbo, ne figure pas dans les manuels d’histoire, et pourtant il porte en lui une part de notre histoire ; celle de ces hommes venus d’Afrique qui, malgré l’éloignement et les inégalités de l’époque, ont répondu à l’appel lorsqu’on leur a demandé de défendre la France.
Vous étiez là, parmi les tirailleurs sénégalais, ces soldats d'infanterie coloniale qui ont combattu sous le drapeau français lors des deux Guerres Mondiales. Vous avez joué un rôle fondamental dans la bataille de France en 1940 et, alors que la situation militaire était déjà compromise, vous avez tenu jusqu’au bout.
Puis vint l’armistice, qui rime avec la fin des combats pour la France, mais pas la fin de votre errance.
Après les combats, comme tant d’autres tirailleurs, on vous cantonne au camp de Rivesaltes, un lieu de transition pour les soldats rapatriés ou démobilisés. Là, vous avez tenu bon, malgré la fatigue et l’incertitude.
Rapatrié au Sénégal et démobilisé, vous avez pourtant choisi de revenir sous les drapeaux en vous réengageant en 1946. Ce choix , celui de servir encore, malgré les épreuves, témoigne de votre fidélité et de votre courage. Il reflète la grande complexité de l’histoire des tirailleurs, tiraillés.
Aujourd’hui, alors que la France se confronte, parfois difficilement, à certains passages volontairement oubliés de son passé colonial et militaire, la mémoire des tirailleurs sénégalais est de plus en plus rappelée.
Votre histoire, Monsieur Gerbo, rejoindra ainsi celle de centaines de milliers d’autres tirailleurs dont les noms et les visages ont trop souvent été absents des grandes pages de l’histoire. En écrivant ces quelques lignes, je veux contribuer à mettre en lumière votre mémoire. Pour moi, il ne s’agit pas d’un simple souvenir individuel, mais d’un outil de compréhension du passé, de notre passé, utile pour construire notre présent.
Sanya FERTIL
